13 avril 2016

La Bussola Quotidiana publiait dimanche :

une « apologie du feu rouge ». Une jolie fable – je ne résiste pas au plaisir de vous la proposer en français. – J.S.

Hier matin je suis sorti de bonne heure pour un rendez-vous. J'étais en retard, j’étais pressé et comme d’habitude le feu de signalisation à côté de la maison était rouge. Je le connais bien, ce feu, j'y passe toujours : il est inutile parce qu'au croisement la visibilité est parfaite de tous les côtés et il n'y a guère de trafic. Aussi comme d'autres samedis matins quand il n'y a pas beaucoup de circulation, je regarde bien de tous côtés, je m'avance lentement dans le croisement en passant la bande stop, et, en regardant bien pour voir si personne n’arrive, je passe rapidement. Malheureusement, hier matin, cent mètres après le feu de croisement, une patrouille de la police était embusquée. Signal rouge. On demande mes papiers ; et en l'espace de quelques secondes, amende et retrait.
Alors j'essaie de faire raisonner le flic que j'ai devant moi : c'est vrai, dis-je, je suis passé au rouge, c'est une infraction grave ; mais je connais bien ce feu, j'ai regardé très attentivement avant de traverser, parce que j’étais pressé, parce que ce rendez-vous était très important pour moi et que je ne pouvais arriver en retard. « Mais vous avez violé une loi, en sachant que vous le faisiez et en voulant le faire – me répond le flic – vos motifs ne m'intéressent pas : voilà le fait objectif et voilà où nous en resterons. » « C'est vrai, mais vous pouvez pas me juger de la même façon qu'un autre qui arrive à 100 à l'heure sans même s'arrêter », répliqué-je. Devoir payer la même amende et avoir le même nombre de points retirés : ce n'est pas juste, les cas sont bien différents.
Le flic me regarde attentivement, je pense lui avoir cloué le bec avec ma logique. Il réfléchit un peu, puis il répond : « Cher Monsieur, je mets une amende non parce que je juge vos intentions ou la manière dont vous avez traversé le croisement, mais simplement parce que vous l'avez fait. Voyez, je suis sur la chaussée depuis de longues années et je sais très bien quelles sont les motifs pour lesquels se commettent ces infractions, ils sont innombrables et ils sont parfois atténuants ou aggravants, mais essayez d'imaginer ce qui arriverait si nous acceptions que dans certains cas on puisse passer au rouge (et qui en déciderait ?) : ce serait le chaos, il deviendrait impossible de faire évoluer le trafic de manière ordonnée et ce serait un encouragement à ceux qui veulent transgresser la loi en mettant en péril la sécurité de tous. »
Là c'est moi qui accuse le coup, mais soudain me vient une illumination. La chance veut que j'aie lu, deux jours auparavant, l'Exhortation apostolique Amoris laetitia, et surtout les commentaires des théologiens de grand renom – j'ai tout sur moi. Je m'en saisis et je le montre au flic : « Voyez, votre théorie est abstraite et idéologique parce qu'elle ne considère que la norme objective – que je ne discute pas – mais elle ne tient pas compte des personnes singulières qui passent au rouge : des préoccupations et des angoisses qui les poussent à commettre l'infraction, de la prudence avec laquelle ils agissent en cherchant à ne faire de tort à personne, et du fait qu’étant données les conditions dans lesquelles ils se trouvent c'est le mieux qu'ils puissent faire, même si l'idéal serait d'attendre que le feu passe au vert. »
Je le vois vaciller un peu, alors je frappe plus fort : « Une chose est de reconnaître qu'il y a eu une infraction objective, autre est ma responsabilité personnelle. Pour être sincère, je crois que vous ne devriez pas me sanctionner, mais vous devriez apprécier la manière dont je suis passé au rouge. Et la loi qui oblige à attendre le vert ne serait pas remise en question à cause de cela. Regardez ici  – et je lui mets sous les yeux le journal – ce n'est pas moi qui le dis, ce sont la fleur des experts : le père Spadaro dans la Civilta Cattolica, le prieur de Bose Enzo Bianchi, Famiglia CristianaAvvenire… Ce sont eux qui le disent, mais c'est évident : le trafic ne s'améliorera certainement pas en continuant à infliger des amendes à tous ceux qui passent au rouge… »
Je pense l'avoir renvoyé dans ses cordes, mais il faut croire que j'ai mal interprété son expression. Résultat : amende, retrait de points, et aussi une plainte pour outrage à un membre des forces de l'ordre. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi, mais il était absolument convaincu que je voulais le prendre pour un imbécile.
 
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