15 avril 2014

 

 

DE PILATE À L’EMPEREUR TIBÈRE

 

 

LETTRE I.

 

ponce pilate salue claude.

 

Il arriva dernièrement, et je l’ai moi-même prouvé, que les Juifs par envie se punirent, ainsi que leurs descendants, par une cruelle condamnation. Comme il avait été promis à leurs pères que Dieu leur enverrait du ciel son saint qui serait à juste titre appelé leur roi, et qu’il leur avait promis de l’envoyer sur terre par une vierge ; et comme le Dieu des Hébreux l’avait envoyé en Judée lorsque j’en étais gouverneur, voyant qu’il avait rendu la vue aux aveugles, purifié les lépreux, guéri les paralytiques, chassé les démons des possédés, même ressuscité des morts, commandé aux vents, marché à pied sec sur les eaux de la mer, et fait plusieurs autres miracles, tout le peuple des Juifs disait qu’il était fils de Dieu ; mais les princes des Juifs prirent envie contre lui, s’en saisirent, me le livrèrent, et le chargèrent de fausses accusations, m’assurant qu’il était magicien, et qu’il agissait contre la loi. Je crus que cela était ainsi, et l’ayant fait flageller, je le leur abandonnai pour en faire ce qu’ils voudraient. Ils le crucifièrent, et mirent des gardes à son tombeau. Mais comme mes soldats le gardaient, il ressuscita le troisième jour ; mais la méchanceté des Juifs en fut si irritée qu’ils donnèrent de l’argent aux gardes pour leur faire dire que ses disciples avaient enlevé son corps ; mais quoiqu’ils eussent reçu de l’argent, ils ne purent taire ce qui était arrivé : car ils attestèrent qu’ils l’avaient vu ressusciter, et que les Juifs leur avaient donné de l’argent. C’est pourquoi je vous l’ai écrit, de peur que quelqu’un ne le rapporte autrement, et ne croie devoir ajouter foi aux mensonges des Juifs.

 

 

LETTRE II.

 

pilate salue tibère césar.

 

Je vous ai nettement déclaré dans ma dernière lettre que, par le complot du peuple, Jésus-Christ avait enfin subi un cruel supplice, comme malgré moi, et sans que j’aie osé m’y opposer. Aucun âge n’a certainement vu ni ne verra un homme si pieux et si sincère ; mais ce qu’il y a d’étonnant dans cet acharnement du peuple, et cet accord de tous les scribes et vieillards, c’est que leurs prophètes, ainsi que nos sibylles, ont prédit le crucifiement de cet interprète de la vérité, et les signes surnaturels qui ont paru, tandis qu’il était en croix, et qui ont fait craindre la ruine de l’univers, de l’aveu des philosophes. Ses disciples, loin de démentir leur maître par leurs œuvres, et la continence de leur vie, font au contraire beaucoup de bien en son nom. Si je n’avais pas craint la sédition du peuple qui était prête à éclater, peut-être ce gentilhomme vivrait encore parmi nous ; mais, suivant moins ma volonté que me laissant entraîner par la foi de votre grandeur, je n’ai pas résisté de toutes mes forces pour empêcher que le sang du juste, exempt de toute accusation, ne fût livré et répandu pour assouvir la cruelle méchanceté des hommes (comme les Écritures l’expliquent). Portez-vous bien. Le quatre des nones d’avril

touchant jésus-christ notre seigneur
envoyée à l’empereur tibère, qui était à rome.

 

Lorsque notre Seigneur Jésus-Christ eut souffert la mort sous Ponce Pilate, gouverneur de la province de Palestine et de Phénicie, ces Actes furent composés à Jérusalem, sur ce que les Juifs firent contre le Seigneur ; mais Pilate, de sa province, en envoya à Rome une copie à l’empereur en ces termes :

 

Au très-puissant, très-auguste, et invincible empereur tibère, pilate, gouverneur de l’orient.

 

« Je suis obligé, très-puissant empereur, quoique saisi de crainte et de terreur, de vous apprendre par ces lettres ce qu’un tumulte a causé dernièrement, d’où je prévois ce qui peut arriver par la suite. À Jérusalem, ville de cette province où je préside, toute la multitude des Juifs m’a livré un homme nommé Jésus, et l’a dit coupable de plusieurs crimes sans pouvoir le prouver par de solides raisons. Ils s’accordèrent cependant tous à dire que Jésus avait enseigné qu’il ne fallait pas observer le sabbat : car il en a guéri plusieurs ce jour-là, a rendu la vue aux aveugles, la faculté de marcher aux boiteux, a ressuscité des morts, purifié des lépreux, fortifié des paralytiques qui étaient si débiles qu’il ne leur restait plus aucune force du corps ou des nerfs. Non-seulement d’une seule parole il a rendu à tous ces malades l’usage de la voix, de l’ouïe, et la faculté de marcher et de courir ; mais il a fait quelque chose de plus grand, et que nos dieux ne peuvent faire : il a ressuscité un mort de quatre jours d’une seule parole, et seulement en l’appelant par son nom ; et le voyant dans le tombeau, déjà rongé de vers, et puant comme un chien, il lui ordonna de courir ; de sorte qu’il ressemblait moins à un mort qu’à un époux sortant du lit nuptial, tout parfumé : et ceux qui avaient l’esprit aliéné, étaient possédés des démons, et se tenaient dans les déserts comme des bêtes féroces, et se nourrissaient avec les serpents, il les a rendus doux et tranquilles, et d’une seule parole les a fait revenir à eux, habiter de nouveau les villes, parmi des hommes nobles qui, ayant tout leur esprit et toutes leurs forces, mangeassent avec eux, et les vissent combattre en ennemis les démons pernicieux dont ils avaient été tourmentés. Il y avait un homme qui avait une main sèche, ou plutôt la moitié du corps comme changée en pierre, et qui, à force de maigreur, avait à peine la forme d’homme : il l’a aussi guéri, et lui a rendu la santé d’une seule parole. De même une femme ayant une perte de sang, les veines et les artères épuisées, tenant à peine aux os, elle ressemblait à une morte, avait perdu la voix, et les médecins de cet endroit n’y pouvaient apporter aucun remède. Comme Jésus passait, ayant repris des forces par son ombre, elle toucha en secret la frange de sa robe par derrière, et à la même heure elle fut remplie de sang, et délivrée de son mal : ce qu’étant fait, elle courut bien vite dans sa ville de Capharnaüm, et put faire le chemin en six jours. Or je vous ai rapporté ces miracles de Jésus, plus grands que ceux des dieux que nous adorons, comme ils se sont d’abord présentés à ma mémoire. Hérode, Archélaüs, Philippe, Annas, et Caïphas, avec tout le peuple, me le livrèrent, ayant excité contre moi un grand tumulte à son sujet. J’ordonnai donc qu’après avoir été flagellé il fût mis en croix, quoique je n’eusse trouvé en lui aucune cause de maléfices et de crimes ; mais aussitôt qu’il fut crucifié, les ténèbres couvrirent toute la terre, le soleil s’étant obscurci en plein midi, et les astres paraissant ; tandis qu’au milieu des étoiles, la lune, loin de briller, était comme teinte de sang et éclipsée. Alors tout l’ornement des choses terrestres était enseveli ; de sorte qu’à cause de l’épaisseur des ténèbres, les Juifs ne pouvaient pas même voir ce qu’ils appellent leur sanctuaire ; mais on entendait le bruit de la terre qui s’ouvrait, et des foudres qui éclataient. Au milieu de cette terreur, des morts ressuscités se firent voir, comme les Juifs eux-mêmes qui en furent témoins l’affirmèrent. On vit entre autres Abraham, Isaac, Jacob, les douze patriarches, Moïse, et Jean, dont une partie était morte, comme ils disent, il y avait plus de trois mille et cinq cents ans ; et plusieurs qu’ils avaient connus pendant leur vie pleuraient la guerre qui les menaçait à cause de leur impiété, et plaignaient le renversement des Juifs et de leur loi. Le tremblement de terre dura depuis la sixième heure du jour de la préparation jusqu’à la neuvième ; mais le premier jour de la semaine étant arrivé, on entendit un bruit du ciel le matin, et le ciel parut sept fois plus lumineux que les autres jours. Le troisième jour de la nuit, le soleil parut brillant d’une clarté incomparable ; et, comme les éclairs brillent tout à coup dans une tempête, de même des hommes, vêtus d’une robe brillante et d’une grande gloire, apparurent avec une multitude innombrable qui criait, et disait, d’une voix comme d’un fort tonnerre : « Le Christ crucifié est ressuscité ! » Et ceux qui avaient été en servitude sous terre, dans les enfers, revinrent à la vie, la terre s’étant aussi fort ouverte que si elle n’avait point eu de fondements ; de sorte que les eaux mêmes paraissaient sous l’abîme, tandis que des esprits célestes, ayant pris un corps, venaient au-devant de plusieurs morts qui étaient ressuscités ; mais Jésus, qui avait ressuscité tous les morts, et qui avait enchaîné les enfers : Dites aux disciples, dit-il, qu’il vous précédera en Galilée ; c’est là que vous le verrez. Au reste, cette lumière ne cessa point d’éclairer pendant toute la nuit ; mais un grand nombre de Juifs furent engloutis dans l’ouverture de la terre ; de sorte que le lendemain il manquait plusieurs des Juifs qui avaient parlé contre le Christ. Les autres virent des fantômes, tels qu’aucun de nous n’en a jamais vu ; et il ne subsista pas à Jérusalem une seule synagogue des Juifs, car elles furent toutes renversées. Au reste, les soldats qui gardaient le sépulcre de Jésus, effrayés de la présence de l’ange, s’en allèrent tout hors d’eux-mêmes par l’excès de la crainte et de la terreur. Ce sont là les choses que j’ai vues se passer de mon temps ; et, faisant le rapport à votre puissance de tout ce que les Juifs ont fait, avec Jésus, Seigneur, je l’ai envoyé à votre divinité. »

 

Lorsque ces lettres furent arrivées à Rome, et qu’on en eut fait la lecture, plusieurs qui étaient dans la ville étaient tout étonnés que l’injustice de Pilate, les ténèbres, et les tremblements de terre, eussent affligé toute la terre. C’est pourquoi l’empereur, rempli d’indignation, ayant envoyé des soldats, se fit amener Pilate enchaîné.

http://fr.wikisource.org/wiki/Deux_Lettres_de_Pilate/%C3%89dition_Garnier

Bastiano