1 Mars 2014

 

Celui qui est tué dans l’hérésie ou dans le schisme peut-il être considéré un martyr?

Ci - dessous Saint Josaphat ,  témoin et martyr de la Vraie Foi Catholique apostolique et romaine massacré par les schismatiques en 1623, le 12 novembre.

Les fruits de son martyr fut que les meurtriers, parmi eux les schismatiques, rentrèrent dans la seule véritable Eglise .

 

Saint Josaphat, témoin de l’unique vraie foi (Catholique, Apostolique et Romaine)

massacré par les schismatiques

 

 Dans la confusion doctrinale générale d’aujourd’hui, s’infiltre, dans l’imaginaire collectif, malheureusement aussi (ou malheureusement surtout…) catholique, l’idée que la mort violente soit suffisante - avec une référence au Christ laquelle, en ces temps de “christianisme anonyme” rahnérien, est plus que jamais vague - pour être inscrits dans le registre des martyrs. Nous ne sommes pas en train de parler uniquement de l’équivoque sur laquelle navigue la rhétorique des politicards qui, en utilisant des sentiments et des émotions mal guidés, emploie, abuse et confond la notion de martyr chrétien avec le simple fait d’avoir été tué dans les contextes les plus divers, mais nous sommes en train de parler de la désintégration de la notion de martyr chrétien pour des objectifs œcuméniques.

    Si nous y réfléchissons, ce qui est contredit au niveau dogmatique, c’est la valeur surnaturelle de la vertu de foi et l’unicité de son objet. En même temps, au niveau apologétique, la possibilité de reconnaître le vrai martyre du Christ, que la stabilité d’âme, la prière pour ses persécuteurs, le désintéressement et la magnanimité, mais surtout la force et le courage infus dans la profession de la vrai foi, extraordinairement unis à mansuétude et miséricorde, distinguent de celui qui est naturellement courageux (ou même uniquement obstiné), est méconnue. En effet il ne suffit pas de mourir avec le titre de disciple du Christ, pour nous exprimer avec Saint Ambroise de fait «même les hérétiques semblent avoir le Christ avec eux; parce qu’aucun d’entre eux ne renie le nom du Christ, mais celui qui renie le Christ, c’est celui qui ne professe pas tout ce qui est du Christ».

 

L’enseignement de l’Aquinate

     Dans la nouvelle perspective œcuméniste un vague exercice de la vertu naturelle de force, une certaine capacité de résistance face au bourreau, unie au nom chrétien, suffirait pour qu’on devienne des “martyrs” et cela malgré le très grave désordre de l’adhésion à l’hérésie ou au schisme, qui ne mérite formellement certainement pas le Ciel, mais plutôt, en soi, le feu éternel. L’harmonie de l’ensemble des vertus surnaturelles disparaît, mais surtout disparaît l’objet qui justifie l’acceptation de la mort, la vraie foi. Ce qui est en contraste avec l’enseignement du plus grand théologien de l’Église: «supporter que la mort soit infligée n’est pas chose louable en soi, mais en tant qu’ordonnée à un bien déterminé, lequel consiste dans l’acte de la vertu comme dans le cas de la foi et de l’amour de Dieu». Ce n’est donc pas le fait de subir la mort qui mérite, mais le fait d’ordonner cela au bien surnaturel suprême. L’Aquinate admet que l’on puisse parfois parler à juste titre de martyre même quand d’autres vertus sont à exercer extérieurement, mais toujours dans la mesure où elles sont une manifestation de l’unique vrai foi, comme dans le cas du Baptiste qui devait reprocher publiquement l’adultère d’Erode. La perspective reste toutefois toujours rigoureusement objective et l’acte en question doit toujours être exercé surnaturellement en défendant la foi de l’Église, à l’intérieur de Laquelle uniquement on peut mériter.

     Si au contraire ce qui mérite la couronne de martyr ce n’est plus la défense de l’unique foi surnaturelle, mais le courage naturel ou d’autres aspects d’ordre naturel, si le discours se déplace vers la perspective anthropocentrique, quand elle n’est pas ouvertement panthéiste, il devient ainsi possible de parler de “martyre œcuménique”.

     «Extra Ecclesiam nulla salus» répond l’Église, Laquelle, en précisant le sens de ce dogme, si Elle nous dit qu’il ne peut pas y avoir de salut, Elle affirme a fortiori qu’il ne peut pas y avoir de véritable martyre, car le martyre constitue dans un certain sens le “salut héroïque” c’est-à-dire le «quasi maximae charitatis signum», comme dit Saint Thomas. Altérer la notion de martyr, en l’attribuant par exemple aussi aux protestants tués,  n’est pas sans importance: on touche à ce qu’il y a de plus élevé dans l’exercice de la charité, on dénature son caractère surnaturel, de même que la foi, le mérite et le salut dans l’Église. Mais laissons aux Pères le rôle de nous en expliquer le pourquoi.

 

La pensée des Pères de l’Église attestée par Saint Augustin et par Saint Jean Chrysostome

     L’Église a toujours eu à cœur la clarté de ce concept sur les Saints Martyrs, sur lesquels des erreurs avaient surgi dès les premiers siècles (erreurs et hérésies, en effet, tendent à renaître toujours nouvelles et toujours semblables comme les mauvaises herbes). L’office de l’Octave des Saints consacrait trois Leçons, pour conclure les huit jours de célébration de nos protecteurs célestes, pour mettre en garde contre l’erreur “latitudinariste” ou relativiste.

      Le troisième Nocturne du 8 novembre proposait à tous les prêtres la lecture de l’homélie de Saint Augustin sur le grand mérite des persécutions. Le Saint Évêque d’Hippone, après avoir rappelé les conditions déjà en elles-mêmes extraordinaires pour être un martyr catholique, rappelle qu’il n’y a pas de fruit pour celui qui meurt sans exulter : n’est pas un martyr, par exemple, celui qui maudit son persécuteur et le destin qu’il lui arrive de subir, une allusion ample à la réaction surnaturelle devant la mort. Surtout, l’hérétique n’est jamais martyr, car même si beaucoup «ont perdu leur âme pour le nom chrétien», même si beaucoup «ont subi les mêmes choses» que nos martyrs, ils sont toutefois exclus de la couronne éternelle: «sed ideo excluduntur ab ista mercede». Le motif est fondamental et Saint Augustin l’explique avec l’Évangile: il est vrai que Notre Seigneur a dit «bienheureux ceux qui subissent les persécutions», mais il a aussi ajouté «à cause de la justice». Et là où il n’y a pas la vraie foi, il ne peut pas y avoir cette justice, «ubi autem sana fides non est non potest esse iustitia», car «le juste vit par la foi» dit le Saint Père de l’Église en reprenant Saint Paul (Eb 10, 38). Il n’y a aucune vitalité surnaturelle, aucune “justice théologale” sans la vraie foi. Et que les schismatiques n’osent jamais s’attribuer la grandeur du martyre, continue le grand Africain, car elle ne leur a pas été promise, car ils n’ont pas la charité: «s’ils l’avaient, ils ne déchireraient pas le Corps du Christ qu’est l’Église». De quel amour de Dieu salutaire pourront-ils jamais se glorifier? Et «là où il n’y a pas la charité, il ne pourra jamais y avoir la justice», nécessaire selon les paroles du Christ afin que la persécution puisse être féconde.

     Le Chrysostome est d’ailleurs lapidaire: «pas même le sang du martyr peut laver de ce pêché (du schisme)» et s’il veut “se laver” de cette faute qu’il rentre au bercail qu’il a abandonné; l’Évêque de Constantinople continue en posant la question: «dis-moi donc, pour quel cause est-on martyr?» Pour quelle raison meure-t-on, «n’est-ce pas pour la gloire du Christ?». Et ne meurt pas pour la gloire du Christ celui qui est tué en dehors de Son unique Église, l’écoulement de son sang n’a aucune valeur, s’il n’est pas dans la vraie foi. N’est pas membre du Corps unique du Christ, comme l’a déjà indiqué Saint Augustin, celui qui, par l’hérésie ou par le schisme déchire la chair du Christ et même s’il devait subir des souffrances et la mort, le sien n’est pas un sacrifice objectivement agréable à Dieu. Il pourra l’être aux hommes et aux partisans de la secte, mais il ne l’est pas à Dieu, car objectivement il meurt pour l’erreur et non pas pour la Vérité. Il ne peut être “martyr” qui veut dire  “témoin”, témoin de toute la vérité du Christ: «ils rendent un témoignage à la vérité, non pas à une vérité quelconque, mais à la vérité qui est selon la piété», dit Saint Thomas, c’est-à-dite la vérité catholique.  «Et donc la cause de n’importe quel martyre est la vérité de la foi».

     Saint Augustin dira sèchement ailleurs: «martyrem Dei non facit poena sed causa» et après cette sentence lapidaire, il ne se soustrait pas à une explication patiente. Ce n’est certes pas le type de supplice qui anoblit une mort, mais c’est la cause, l’objet de la résistance au bourreau. Saint Augustin l’affirme à propos des discussions stériles et fallacieuses sur les atrocités donatistes ou les répressions des catholiques: «chassons les réprimandes inutiles que les deux parties ont l’habitude de se lancer réciproquement par ignorance : toi, ne me reproche pas les morts de Macaire tout comme moi je ne te reproche pas la cruauté des Circoncellions. Si ce fait ne retombe pas sur toi, pas même l’autre ne retombe sur moi…». Allons donc au nœud du problème, dit l’Évêque, «traitons la chose en soi» («re agamus, ratione agamus») et la vérité est encore que «martyrem non facit poena sed causa».

     Nous ne le répéterons jamais trop - spécialement dans nos temps de subjectivisme et de relativisme conséquent -, Saint Augustin fait toujours appel à l’objectivité, à la chose en soi et non pas aux contingences. La pensée relativiste des Donatistes d’hier - ou des œcuménistes libéraux d’aujourd’hui - veut constamment détourner l’attention de l’objet, parce qu’elle sait qu’elle est perdante sur un tel terrain, les Pères au contraire nous la rappellent. C’est ce que fait la pensée moderniste de nos temps, à la lumière de la nouvelle religion de l’homme pour laquelle la violence produirait presque automatiquement le martyre. Saint Augustin au contraire - et il le fait justement en parlant du vrai ou du faux martyre, en suivant les paroles de Saint Luc - nous rappelle que la violence peut être aussi un devoir et qu’il peut être juste de l’exercer. Le martyre, c’est autre chose.

     Si c’est en effet la peine qui fait le martyr, les voleurs et les assassins condamnés à mort pourraient se vanter d’un tel titre, fait remarquer le grand Père de l’Église: «nam si poena facit martyrem et latro quando occiditur martyr est».

     À celui qui ne comprend pas encore, Saint Augustin demande rethoriquement: voulez-vous vraiment savoir pourquoi dans le martyre, ce qui compte c’est la cause et non pas la peine? Eh bien, mettez alors devant vos yeux la scène du Calvaire et pensez aux trois croix et à ceux qui y étaient suspendus. La peine était la même pour tous, mais «ce qui séparait ceux qu’au contraire la peine unissait, c’était la cause». L’un des trois était le Juste et il ne méritait pas la Croix, les deux autres au contraire méritaient à juste titre la potence. Tous les deux. Juste était leur condamnation à mort, mais l’un des deux demanda pardon et, comblé de foi et de charité surnaturelles et avec l’espérance théologale de celui qui est suspendu à la droite de Jésus Christ, ira au Ciel, bien que sa crucifixion était juste : «pour nous c’est justice, nous soufrons la peine que nos crimes ont mérité» (Lc 23, 40). L’autre au contraire, lui aussi condamné justement à mort pour ses méfaits, ne prendra pas part à la vie éternelle parce qu’il a refusé le Christ. Crucifixion pour tous les trois, injuste pour le Christ, juste pour le Bon Larron qui ne va pas au Ciel pour la peine soufferte, mais pour la disposition de son cœur. Crucifixion pour l’autre larron qui, ainsi que l’Écriture nous le laisse entendre, brûlera en enfer. Voilà à qui Saint Augustin associe les “martyrs œcuméniques”: au mauvais larron, qui n’est certainement pas un exemple de salut.

     Ou mieux, pour le Père de l’Église, le parallèle avec le larron qui meurt en blasphémant souligne non seulement que celui qui est tué violemment dans la secte, donc hors du Corps du Christ, n’a aucun titre de mérite, mais il suggère aussi l’idée de la circonstance aggravante qui est constituée par l’obstination et l’opiniâtreté non surnaturelles, en ce qui aurait pu être une occasion de repentir, comme ce le fut pour le Bon Larron.

   Saint Augustin a raison d’être si rude, parce que l’hérétique ou le schismatique formellement pris, est le pire ennemi du Christ, même pire que le larron, endurci dans une longue vie de vols et d’homicides. Étant un corrupteur de la Vérité révélée et déchirant la chair du Christ, le seul « sang du martyre » ne peut pas « le laver d’un tel péché », pour reporter l’écho du Chrysostome.

    Voilà l’enseignement de deux Saints Pères sur le “martyre œcuménique”, dont non seulement il est pastoralement inopportun et scandaleux de parler à propos des personnes singulières, car nous n’en connaissons pas «la pleine advertance et le délibéré consentement» et car Dieu seul connaît les dispositions de leur ultime instant de vie (de internis non iudicat Ecclesia, Laquelle doit donc se limiter à ce qui est public et formel), mais il est aussi spéculativement hétérodoxe, car il en arrive à nier l’extra Ecclesiam nulla salus . Saint Augustin n’aurait pas dit que vouloir imposer à l’Église la lecture d’un martyrologe œcuménique est simplement vouloir fêter les blasphèmes du “mauvais larron”, uniquement parce que le supplice de la croix fut commun?

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